Dans une grande partie du Sahel, les agriculteurs sont confrontés à un dilemme bien connu. Les terres dont ils dépendent se trouvent à la lisière du désert, dans une ceinture où les précipitations sont irrégulières, où les conflits perturbent les saisons des semailles et où la gestion de l’eau n’a jamais été à la hauteur des besoins. Ce qui était autrefois, il y a plusieurs générations, un équilibre viable entre les populations et la terre est devenu de plus en plus précaire, entraînant dans son sillage une détérioration de la sécurité alimentaire. Confrontés à des sols dégradés et à des récoltes aléatoires, de nombreux petits exploitants continuent de cultiver les mêmes parcelles appauvries de la même manière, car aucune autre solution ne leur a été proposée.
Les conséquences sont dramatiques. On estime que 52,8 millions de personnes dans toute la région devraient être confrontées à l’insécurité alimentaire entre juin et août de cette année (2). Les causes se cumulent : les conflits, la sécheresse et une mauvaise gestion de l’eau se combinent pour compromettre la régularité de la production agricole dont dépendent les communautés (3). Le véritable obstacle n’est pas que les agriculteurs ne souhaitent pas disposer de systèmes plus résilients, mais plutôt que, dans la majeure partie de la région, les systèmes et le soutien nécessaires pour renforcer cette résilience ne leur sont pas parvenus.
Le Sahel n'est pas une simple toile de fond statique à ce problème : c'est un biome de savane complexe qui fait office de zone de transition entre l'Afrique subsaharienne et le Sahara, et qui remplit une véritable fonction écologique : il freine l'avancée du désert vers le sud, fournit des terres arables et régule les conditions hydroclimatiques telles que les précipitations et le stockage du carbone, que les scientifiques suivent comme indicateurs d'un changement climatique plus général (1).
Ce paysage évolue en temps réel. Les précipitations ont augmenté dans certaines parties de la région, entraînant un regain naturel de la végétation que les chercheurs ont qualifié de “ verdissement du Sahel ”. Les gouvernements de la région ont également mis en place leur propre réponse coordonnée : la Grande Muraille Verte, une initiative visant à planter un corridor d’arbres s’étendant sur 8 000 kilomètres afin d’enrayer la désertification aux confins du Sahara (4). Parallèlement à ces efforts à grande échelle, une évolution plus discrète s’opère au niveau des exploitations agricoles : de plus en plus de petits exploitants au Mali et au Burkina Faso se tournent vers l’agroforesterie pour restaurer la fertilité des sols, diversifier leurs sources de revenus et renforcer la sécurité alimentaire (5).
Cet intérêt est significatif, car il ne s’est historiquement pas traduit par une adoption à grande échelle. Les efforts passés visant à introduire l’agroforesterie auprès des petits exploitants de la région n’ont rencontré qu’un succès très limité (5). Le potentiel de l’agroforesterie n’est pas remis en cause ici : dans le cadre du lien entre l’eau, l’énergie, la terre et l’alimentation qui caractérise la région, elle constitue l’une des rares interventions susceptibles d’atténuer simultanément plusieurs problèmes liés à la rareté des ressources (6). Ce qui a fait défaut, c’est un modèle qui fonctionne réellement sur le terrain, à une échelle adaptée aux petits exploitants.

L'agroforesterie dynamique (DAF) est un système et non une technique isolée : elle consiste à superposer, de manière délibérée, un mélange diversifié d'espèces — cultures vivrières, légumineuses et plantes compagnes — autour d'une culture arboricole principale, de sorte que la parcelle fonctionne moins comme un champ monospécifique et davantage comme un écosystème géré et autosuffisant.
C'est dans le secteur de la noix de cajou que cette approche est actuellement testée de la manière la plus directe. L'Afrique était le premier producteur net mondial de noix de cajou en 2024, la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Bénin et le Burkina Faso figurant tous parmi les dix premiers pays producteurs au monde (7). Mais le changement climatique met à mal la culture qui sous-tend ces chiffres : la diminution et l’irrégularité croissante des précipitations limitent les rendements que les petits exploitants peuvent obtenir (8). La DAF est une réponse directe à cette pression : elle utilise la diversité des parcelles et la biomasse pour protéger le système de culture de la noix de cajou contre les conditions qui l’érodent.

Un projet mené par ECOTOP et ses partenaires au Burkina Faso a permis de comparer les rendements de noix de cajou dans les systèmes DAF à ceux des systèmes conventionnels non DAF entre 2022 et 2025 (9). Entre 2022 et 2024, 482 plantations de noix de cajou non productives réparties dans 11 villages ont été converties en DAF. Les parcelles ainsi créées étaient densément plantées de par leur conception : elles comptaient plus de 30 espèces, dont 16 avaient été délibérément plantées, notamment des pois cajan, du sorgho, des haricots et du manioc. Les données ont été collectées à partir de parcelles appariées dans 7 villages, chaque paire étant composée d’une parcelle DAF de 2 500 m² et d’une parcelle non-DAF de 2 500 m² correspondante.
Les résultats ont systématiquement été en faveur du DAF, et pas seulement en moyenne. Sur l’ensemble de la période, les parcelles DAF ont produit 507 kg/ha contre 304 kg/ha sur les parcelles non-DAF — soit un gain de rendement d’environ deux tiers. Cet écart n’était pas un effet ponctuel : les parcelles DAF ont surpassé les parcelles non DAF chaque année de la collecte de données, et la tendance des rendements sur les trois années a progressé plus rapidement pour le DAF que pour le système conventionnel de référence. Le système ne se contentait pas de prendre de l’avance dès le départ : il creusait l’écart au fil du temps.

Ce qui fait de cette initiative bien plus qu’un simple essai réussi, c’est que le modèle est déjà transposé dans de nouveaux contextes. Notre intervention comprend généralement une mission d’évaluation préliminaire, au cours de laquelle nous procédons à un diagnostic de la situation sur le terrain, suivie d’un atelier d’initiation à la méthode DAF destiné aux agriculteurs et aux techniciens. La création d’une matrice de plantation pour la sélection des espèces et la conception des parcelles est primordiale ; elle doit tenir compte du contexte local, de l’environnement régional et des préférences des agriculteurs. Cette étape est suivie de la mise en place sur le terrain et de la plantation de parcelles de démonstration avec les agriculteurs et les techniciens, sous la houlette d’ECOTOP.
À Preah Vihear, au Cambodge, ECOTOP aide l’APOPO à mettre en place des systèmes de production basés sur la culture de la noix de cajou, qui sont confrontés à leur propre version des mêmes pressions : stress climatique, précipitations irrégulières, sécheresse, engorgement des sols, ainsi que la menace des ravageurs et des maladies. Ce travail s'appuie sur des formations sur le terrain : ateliers, démonstrations de taille, gestion de la biomasse et aménagement des parcelles, visant à renforcer la résilience climatique tout en rendant les petits exploitants plus autonomes.
Dans la région de l'Upper West au Ghana, ECOTOP œuvre à l'intégration de la production de noix de cajou dans l'agriculture forestière (DAF) pour remédier à un ensemble de contraintes bien connues au Sahel lui-même — faible teneur en matière organique du sol, risque d’érosion, menace d’incendies de forêt, stress climatique et diversification limitée des sources de revenus. L’approche mise en œuvre dans cette région est axée sur la formation des agriculteurs à la conception de systèmes et sur une formation pratique à la gestion des DAF, soit la même combinaison de transfert de connaissances et de renforcement des compétences techniques qui a permis d’obtenir les résultats observés au Burkina Faso.
Pris dans leur ensemble, ces projets dessinent une tendance commune : un système qui a fait ses preuves dans les conditions du Sahel et qui est désormais délibérément adapté à d’autres régions présentant les mêmes vulnérabilités fondamentales — sols dégradés, précipitations irrégulières et petits exploitants disposant d’une marge d’erreur très limitée.

Le choix auquel sont confrontés de nombreux agriculteurs du Sahel est souvent présenté comme une question d’endurance : tenir bon face à la sécheresse et aux conflits, en espérant que la situation s’améliore. L’agroforesterie dynamique rejette cette vision. Elle n’attend pas que les précipitations se stabilisent ni que les pressions sous-jacentes de la région s’atténuent ; elle transforme la parcelle elle-même en un espace mieux à même d’absorber ces chocs, en mettant progressivement en place des systèmes diversifiés et riches en biomasse.
Les résultats observés au Burkina Faso montrent que le modèle fonctionne là où il a été mis en œuvre, et pas de manière marginale : un écart de rendement persistant et croissant sur trois années consécutives n’est pas le signe d’une intervention fragile. Le défi à relever est désormais le même que celui auquel est confronté tout modèle agroforestier prometteur : passer d’un petit nombre de villages pilotes à une échelle à la hauteur des besoins de la région en matière de sécurité alimentaire. Les travaux menés en parallèle par ECOTOP au Cambodge et au Ghana suggèrent que ce modèle est transposable. Ce dont le Sahel a besoin à présent, ce n’est pas davantage de preuves que l’agroforesterie dynamique fonctionne, mais bien des filières de formation, un soutien technique et un accès au niveau des agriculteurs qui permettent de transformer un système éprouvé en un système que chaque petit exploitant qui en a besoin puisse réellement adopter.
