Madagascar abrite environ 11 516 espèces de plantes vasculaires. 82% d’entre elles n’existent nulle part ailleurs sur Terre. Si l’on ajoute à cela plus d’un millier d’espèces de bryophytes, dont plus d’un quart sont également endémiques, on comprend mieux l’importance de ce qui est en jeu ici (2). On estime que 56,8% des vertébrés du pays et 87,8% de ses plantes sont menacés, principalement par l’agriculture : déforestation, culture sur brûlis (3).
Les chiffres mondiaux ne sont guère meilleurs. Au cours du XXe siècle, la biodiversité a subi une perte comprise entre 2% et 11%, sous l’effet du changement climatique et du changement d’affectation des sols. Les prévisions pour l’avenir sont encore plus alarmantes : une perte comprise entre 0,92% et 5,1% par décennie lorsque ces deux facteurs se combinent (1). L’agriculture, telle qu’elle est pratiquée dans la majeure partie du monde, joue un rôle prépondérant dans ce phénomène. Cependant, l’agriculture est essentielle à la subsistance du peuple malgache. La question est donc de savoir s’il existe un mode d’agriculture qui ne nous coûte pas la forêt.

L'agroforesterie consiste à cultiver des plantes aux côtés des arbres plutôt que de les défricher. Les arbres offrent un habitat, une source de nourriture et des sites de reproduction à la faune sauvage, qui assure ainsi les services dont les terres agricoles ont réellement besoin : pollinisation, lutte contre les ravageurs, régulation de l'eau (4).
Des chercheurs ont également étudié l’agroforesterie en tant que zone tampon autour des sites du patrimoine mondial naturel. Elle protège les puits de carbone et la fertilité des sols, et génère des revenus grâce à des cultures commercialisables et à l’écotourisme (5). Elle renforce également les liens qui unissent les communautés autochtones à ces terres (5). Une autre initiative menée par WCS Madagascar, qui vise à préserver le parc national de Madidi grâce à l’agroforesterie caféière, a permis de produire 18 tonnes en 2021 (10). Lorsqu’ils sont gérés correctement, les systèmes agroforestiers peuvent présenter une richesse en espèces comparable à celle des forêts secondaires (6).
L'agroforesterie dynamique (DAF) va bien au-delà d'un simple mélange d'arbres et de cultures. Elle est conçue pour reproduire la structure réelle d'une forêt primaire, ses strates, sa succession et sa densité (7). Une étude réalisée cette année a évalué la DAF en tant qu’initiative de conservation : il a été constaté que des systèmes de DAF plus anciens en Amazonie présentaient une richesse en espèces de fourmis comparable à celle d’une forêt primaire intacte (8).
À Madagascar, où la menace qui pèse sur la biodiversité découle directement des pratiques agricoles, cette conclusion revêt une importance particulière (9).

À MaMaBay, à Madagascar, ECOTOP s'est associé à HALBA et à la Wildlife Conservation Society dans le cadre d'un programme de quatre ans visant à former les petits exploitants locaux à la production de cacao selon le système DAF : stratification, taille, sélection des espèces et toutes les autres techniques qui permettent à ce système de fonctionner. À l’issue de ce programme, 125 hectares de parcelles DAF ont été aménagés, inspectés et transférés aux bénéficiaires, après une dernière série d’ateliers de formation. Une deuxième phase s'étend de 2024 à 2027. À ce jour, elle a permis de reboiser 130 hectares répartis sur 8 sites, de revégétaliser 2 zones à risque et de protéger le littoral dans 11 zones grâce à la plantation en pente.

Madagascar montre que l'approche DAF peut être enseignée et mise en œuvre à grande échelle dans un contexte réel où les enjeux sont importants. La Bolivie montre pourquoi cette approche fonctionne et si elle tient la route.
Dans la région d'Alto Beni, le FiBL et ses partenaires boliviens mènent depuis plus d'une décennie l'essai SysCom : monoculture conventionnelle, monoculture biologique, agroforesterie biologique et systèmes de culture du cacao en agroforesterie (DAF), tous implantés sur la même parcelle, dans les mêmes conditions pédologiques et climatiques. Cette configuration permet aux chercheurs d'isoler la contribution réelle de l'agroforesterie (DAF), plutôt que de se contenter de faire des suppositions.
Les données ornithologiques issues de l'essai montrent que les parcelles DAF enregistrent un nombre plus élevé de visites d'un plus large éventail d'espèces d'oiseaux par rapport à tous les autres systèmes. La microfaune prospère également davantage dans le système DAF, comme le montre une étude qui fait état d’un nombre plus élevé d’espèces et d’une plus grande richesse des communautés bactériennes et fongiques par rapport aux autres systèmes disponibles (11). Les parcelles DAF abritent systématiquement davantage d’espèces que les alternatives (7). L’essai suit également l’évolution du rendement et de la fertilité des sols au fil du temps, et ce chiffre est d’autant plus significatif. Le cacao issu du DAF a maintenu sa rentabilité face aux systèmes conventionnels tout en nécessitant bien moins d’intrants externes, moins d’engrais et moins de pesticides. C’est là l’objection habituelle à l’agriculture respectueuse de l’environnement : protéger l’écosystème signifierait que l’agriculteur en paie le prix. À Alto Beni, cela ne s’est pas vérifié.
Madagascar montre que ce modèle peut être transposé aux petits exploitants là où le besoin s'en fait le plus sentir. La Bolivie prouve quant à elle qu'il continue de fonctionner une fois l'effet de nouveauté passé.

L'agriculture sans labour (DAF) n'est pas une forme plus douce de l'agriculture conventionnelle. C'est un outil de préservation de l'environnement qui permet néanmoins d'obtenir une récolte commercialisable.
Madagascar illustre comment ce modèle passe du stade des essais de recherche à celui de la mise en œuvre par les petits agriculteurs dans l’un des paysages les plus riches en biodiversité et les plus menacés de la planète, comme en témoignent les hectares reboisés et le littoral protégé. La Bolivie montre quant à elle que les gains en matière de biodiversité ne sont pas un simple coup de chance de la première année et que les rendements ne baissent pas discrètement une fois la phase pilote terminée.
À Madagascar, le principal facteur de perte de biodiversité n’est pas le changement climatique, mais le mode d’exploitation des terres (3). Les modèles qui modifient les pratiques agricoles auront probablement plus d’impact que ceux qui se contentent de préconiser une réduction des surfaces cultivées. Ce qui manque, c’est une interaction plus étroite entre des contextes comme ceux-ci : comparer les nouvelles parcelles DAF malgaches à la référence de l’Alto Beni au lieu de traiter chaque projet comme un cas isolé, et faire passer le DAF de la catégorie des projets pilotes menés par des ONG à celle des politiques d’aménagement du territoire.
